
Le 26 septembre 1943, les autorités allemandes conduisent Henri Fertet et quinze autres résistants arrêtés vers le peloton d’exécution. À la Citadelle de Besançon, le jeune résistant refuse le bandeau et son dernier souffle est un cri : « Vive la France ! » Né à Seloncourt le 27 octobre 1926, Henri Fertet est élève au lycée Victor-Hugo lorsqu’il rejoint la Résistance par conviction. Son corps est enseveli anonymement afin d’effacer jusqu’à son souvenir. Aujourd’hui, sa mémoire est pourtant honorée. À l’occasion du centenaire de sa naissance, l’association À la Mémoire d’Henri Fertet organisera une conférence le 27 octobre à 14 h, salle Proudhon, avant une cérémonie de commémoration à 16h à la Citadelle, avec le soutien de la Ville, du Musée de la Résistance et de la Déportation, en présence du général Thierry Burkhard, délégué national de l’Ordre de la Libération. Des rues, des places et des établissements portent aujourd’hui son nom. Mais, au-delà de tous ces hommages, c’est surtout sa dernière lettre, écrite à ses parents quelques heures avant son exécution, qui a traversé le temps. Elle rappelle que, avant d’être un héros, Henri Fertet était un garçon de… seize ans.
La dernière lettre d’Henri Fertet à ses parents
Au matin de son exécution, Henri Fertet adresse une émouvante lettre à ses parents. Il y réaffirme sa foi en Dieu et en la justesse de son combat. Elle est lue par Maurice Schumann à la radio de Londres le 9 décembre 1943. Elle sera également diffusée par la presse clandestine : les Cahiers du Témoignage chrétien, n˚18-19 d’août-septembre 1943, Libération d’octobre 1943, France d’abord ! de novembre 1943… Elle devient un étendard de la lutte contre l’occupant dont des copies s’échangent en secret, dès les jours suivant l’exécution.
Chers parents,
« Ma lettre va vous causer une grande peine, mais je vous ai vus si pleins de courage que, je n’en doute pas, vous voudrez bien encore le garder, ne serait-ce que par amour pour moi.
Vous ne pouvez savoir ce que moralement j’ai souffert dans ma cellule, ce que j’ai souffert de ne plus vous voir, de ne plus sentir peser sur moi votre tendre sollicitude que de loin. Pendant ces 87 jours, votre amour m’a manqué plus que vos colis et souvent je vous ai demandé de me pardonner le mal que je vous ai fait, tout le mal que je vous ai fait. Vous ne pouvez vous douter de ce que je vous aime aujourd’hui car, avant, je vous aimais plutôt par routine, mais maintenant je comprends tout ce que vous avez fait pour moi. Je crois être arrivé à l’amour filial véritable, au vrai amour filial. Peut-être après la guerre, un camarade vous parlera-t-il de moi, de cet amour que je lui ai communiqué. J’espère qu’il ne faillira pas à cette mission désormais sacrée.
Remerciez toutes les personnes qui se sont intéressées à moi, et particulièrement nos plus proches parents et amis ; dites-leur ma confiance dans la France éternelle. Embrassez très fort mes grands-parents, oncles, tantes et cousins, Henriette. Donnez une bonne poignée de main chez M. Duvernet ; dites un petit mot à chacun. Dites à M. le Curé que je pense particulièrement à lui et aux siens. Je remercie Monseigneur du grand honneur, qu’il m’a fait, honneur dont, je crois, je me suis montré digne. Je salue aussi, en tombant,
mes camarades du lycée.
À ce propos, Hennemay me doit un paquet de cigarettes, Jacquin mon livre sur les hommes préhistoriques. Rendez « Le Comte de Monte-Cristo » à Emeurgeon, 3, chemin Français, derrière la gare. Donnez à Maurice Andrey, de La Maltournée, 40 grammes de tabac que je lui dois. Je lègue ma petite bibliothèque à Pierre, mes livres de classe à mon petit papa, mes collections à ma chère petite maman, mais qu’elle se méfie de la hache préhistorique et du fourreau d’épée gaulois.
Je meurs pour ma Patrie. Je veux une France libre et des Français heureux. Non pas une France orgueilleuse, première nation du monde, mais une France travailleuse, laborieuse et honnête. Que les Français soient heureux, voilà l’essentiel.
Dans la vie, il faut savoir cueillir le bonheur. Pour moi, ne vous faites pas de soucis. Je garde mon courage et ma belle humeur jusqu’au bout, et je chanterai « Sambre et Meuse » parce que c’est toi, ma chère petite maman qui me l’as apprise.
Avec Pierre, soyez sévères et tendres. Vérifiez son travail et forcez-le à travailler, n’admettez pas de négligence. Il doit se montrer digne de moi. Sur trois « petits nègres* », il en reste un, il doit réussir.
Les soldats viennent me chercher. Je hâte le pas. Mon écriture est peut-être tremblée ; mais c’est parce que j’ai un petit crayon. Je n’ai pas peur de la mort ; j’ai la conscience tellement tranquille.
Papa, je t’en supplie, prie. Songe que, si je meurs, c’est pour mon bien. Quelle mort serait plus honorable pour moi que celle-là ? Je meurs volontairement pour ma Patrie. Nous nous retrouverons tous les quatre, bientôt au ciel. Qu’est-ce que cent ans ?
Maman, rappelle-toi : Et ces vengeurs auront de nouveaux défenseurs qui, après leur mort, auront des successeurs. Adieu, la mort m’appelle. Je ne veux ni bandeau, ni être attaché. Je vous embrasse tous, c’est dur quand même de mourir.
Un condamné à mort de 16 ans. Excusez mes fautes d’orthographe, pas le temps de relire.
Expéditeur : Henri Fertet. Au Ciel près de Dieu. »
*Dans la lettre originale, Henri Fertet écrit « Sur trois petits nègres, il en reste un », en faisant référence au titre du roman d’Agatha Christie « 10 petits nègres ». Il cite son frère Pierre, lui-même et son cousin Jules Balandier, avec lequel il était très lié. À l’époque, le terme « nègre » était communément usité pour désigner les personnes de couleur. Aujourd’hui, le mot « nègre » a une connotation raciste contraire aux valeurs pour lesquelles Henri Fertet a donné sa vie. D’ailleurs, depuis 2020, le titre français de ce roman d’Agatha Christie est : « Ils étaient 10 ».
Lettre tapuscrite : retranscription de la lettre originale d’Henri Fertet, Association À la Mémoire d’Henri Fertet.